Ce chemin si fin

- C’est ici. Tu vas voir.

D’un geste habile, il freine et s’engage sur le sentier boueux qui fuit sur la droite et qu’elle n’avait pas vu.

- Et comment on va ressortir après ? Avec cet olivier qui cache la route…

Il éteint le moteur, ouvre la porte, sort de la voiture et éclate de rire, les bras ouverts. Elle défait sa ceinture, remet ses chaussures et marmonne :

- Je suis sûre qu’on va rester coincés avec toute cette boue, c’est dégueulasse. Et on va arriver en retard pour déjeuner. Ça m’étonne que ta mère n’ait pas encore appelé, d’ailleurs.

Elle soupire, résignée, mais ne peut dompter le sourire qui chatouille son visage, tandis qu’elle le regarde s’éloigner, porté par son insouciance naturelle. À son tour, elle sort de la voiture et foule la terre humide, le pantalon retroussé. Ça fait du bien de marcher après deux longues heures de route, égrainées de logorrhée radiophonique et de vapeurs de Ducados. Elle ferme les yeux et respire profondément l’air parfumé. Elle finira bien par se détendre. Quoi qu’il arrive, elle sait qu’il est comme un mage et que rien ne pourra lui arriver si elle se laisse guider. Elle le rejoint. Il lui sourit et pioche une cigarette dans son paquet. Mais sa main brusque le retient tendrement :

- Attends. Regarde comme ça sent.

C’est comme si la pluie s’était aventurée sur cette terre pour la première fois. D’aussi loin qu’elle se souvienne, elle n’avait jamais vu le paysage comme il se déroule à présent. Cette région rime avec sécheresse, lourds repas familiaux, poussière et envie de fuir. C’est ici que le mage a grandi, à l’aube de la nouvelle Espagne, sur la rive de la Catalogne, entre sables méditerranéens et amandiers, oliviers et neiges aragonaises, pauvreté et brebis, porcs et espoirs. Pourquoi ne lui avait-il jamais raconté cette odeur, la fierté contrastée de ces tons émeraude et du sol rougissant quand la pluie le caresse ? Cet arbre si vert, si frêle, qu’est-ce que c’est ? La réponse est un tendre losange recouvert de peluche. Il s’ouvre en deux et dévoile une chair si blanche et si acide qu’elle la recrache à terre. Mais elle en cueille un autre. Le goût de l’amande éveille sa curiosité.

- Qu’est-ce que tu voulais me montrer ?

Il la prend par la main et la guide entre les lourdes branches. Il marche à tâtons, fixant le sol comme un chercheur d’or. Il recule, s’arrête.

-  C’était là.

Mais il n’y a plus rien. Ils s’assoient, elle le laisse allumer cette cigarette et lui raconter l’histoire d’un enfant de sept ans, courant à travers les champs d’amandiers pour échapper à la furie paternelle. Il tombe par terre à cause d’une pierre, qui est en fait le haut d’un crâne. Oubliant son père et tout le reste, il déterre peu à peu, à coups d’ongles et de branchages, la tête d’un soldat, puis à ses côtés un fémur, et un autre crâne, et une cartouchière. Quand les archéologues sont venus quelques jours après, c’est quatre squelettes entiers qu’ils ont trouvés, et des lettres jaunies jamais arrivées. Et au village, on n’a plus jamais parlé de ça parce que, comme le lui a expliqué son père par la suite, si on commence à interroger tous les morts alentours, on risque de déterrer beaucoup d’histoires qui sont très bien six pieds sous terre. Tu sais, la guerre civile, dans les villages, c’est un sujet délicat.

Aquest camí tan fi, tan fi, ¿qui sap on mena? […]

¿Qui sap si trist o somrient acull son hoste?

¿Qui sap si mor sobtadament, sota la brosta?

¿Qui sabrà mai aquest matí a què em convida?

I és camí incert cada camí, n’és cada vida.

Josep Carner, “Cançoneta incerta”.

5 réponses à “Ce chemin si fin”

  1. roch dit :

    Très jolie nouvelle, l’odeur de la terre mouillée, la saveur de l’amande et ne pas déterrer d’histoire qui sont “six feet under” … c’est beau comme du Giono.

  2. Clot dit :

    c’est beau que le mage ait encore des secrets à te dévoiler :)
    … aussi beau que ton texte !

  3. juliette lemerle dit :

    Roch > je crois bien que j’en ai jamais lu. lequel tu me conseilles pour commencer?

    Clo > je ne connais pas personnellement ce mage, hélas :)

  4. roch dit :

    Difficile de conseiller un Giono en particulier, mes lectures de cet auteur remontant à de très nombreuses années … Je n’en garde que de bonnes impressions. “Le hussard sur le toit” peut-être, le plus connu sinon le meilleur ? Mais tous sont recommandables alors un roman plus court peut faire l’affaire !

  5. lui dit :

    Regain, un Roi sans divertissement

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