Ellipse de conte

La princesse se penche et ramasse le fruit tombé sur l’herbe déjà sèche. C’est un objet aux courbes imparfaites, qui a perdu sa fermeté et dont émane une odeur rancunière, reprochant à mi-mots son retard au cueilleur. Inventeurs et romanciers s’acharnent à chercher la machine à voyager immobile, tandis que les doigts de la princesse parcourent les fripures de la pomme et s’enfilent immédiatement dans le souvenir enseveli sous la neige.

Vermillonne, bombée, inodore, la pomme repose sur les veinures plastifiées d’un panier à fruits. Elle attend nonchalamment qu’on veuille bien la saisir. Mais l’enfant n’a pas faim et regarde le fruit comme elle scrute le mur crépité face à elle. Les mots suaves de sa mère ricochent à ses oreilles, rebondissent sur les meubles et viennent se poser à côté de la pomme. Ils sont aussi peu appétissants que ce fruit trop parfait. Mais la pomme est à la portée de son esprit, elle pourrait la saisir mieux que les rimes sinistres ânonnées par l’adulte : démaristocratie, révolstitution, déchéance, exil.

Les effluves tenaces de la pomme échouée s’accrochent au souvenir et aux narines de la princesse. La faim a passé et le passé s’efface aussitôt que le fruit s’écrase violemment contre le tronc cagneux.


Suivre

Get every new post delivered to your Inbox.