Contre la vitre

Je tombe, paisible, sans faire de vagues, le macadam amortissant mes gouttes molles mouillant, sereines, la poussière grise des trottoirs sombres. Synecdoques aqueuses, elles cognent au carreau des boutiques claires, rigolent aux vitres des chauffeurs protégés, bien au sec, résignés. Mes larmes sales tambourinent sur ses cils. Elle ne se protège pas de moi, se laisse inonder lentement, promène sans laisse son romantisme, suit ma trace dans le caniveau, m’abandonne sans remords pour entrer dans un bar. Continuant mon labeur moite, je pars arroser d’autres errants.

J’ouvre la porte du bar et suis prise d’office d’assaut par une odeur de pomme et de cannelle qui sucre mes nerfs et m’apaise. La fumée amortit les rires. De vieux livres béants laissent aller leur fatigue sur quelques étagères. La chaleur du lieu les mettant en confiance, les confidences chuchotent timidement. Il peut prendre son temps, je serai bien ici. La lumière me sourit et la serveuse m’invite à m’asseoir au gré de mon instinct. Taraudée par les tourments de la liberté, je dois peser le pour et le contre. Je  pourrais l’attendre accoudée au bar, le journal à la main, comme une femme libre qui peut à tout moment se lasser, plier les nouvelles et partir. Ou encore m’asseoir à cette petite table emmitouflée dans le recoin, d’où je pourrais guetter son approche sans qu’il me voie.

J’opte finalement pour la table en mosaïques et pattes ferrées forgées, collée à la vitre. C’est un bel endroit pour voir la pluie tomber. J’étudie la carte : café, noisette, café au lait, chocolat chaud, capuccino, thé au jasmin, thé vert, thé rouge, thé blanc, thé noir. Ce sera le thé noir. Le journal est resté sur le zinc. Combien de temps vais-je l’attendre ? Le thé arrive, dans une théière rouge, tachetée de points colorés. Je lui laisse un peu de répit pour qu’il infuse en paix. Je verse le contenu du sachet d’aspartame dans la tasse noire et mate et obtient ainsi de quoi m’occuper les mains.

Savez-vous faire un petit bateau en papier ? C’est très facile. Prenez un papier rectangulaire, pliez-le en deux par le centre. Vous avez déjà une idée des dimensions finales de votre embarcation. Il faut ensuite hisser les voiles. Placez-vous du côté de la pliure, saisissez l’angle supérieur gauche, l’angle supérieur droit, et laissez-les s’embrasser. Surprenez-les en pleine action et écrasez-y-les. Voilà. Maintenant, vous devez vous occuper de la jupe en papier qui est restée libre, sous les voiles. Les deux pans sont brouillés et ne veulent rien savoir l’un de l’autre. C’est pourquoi ils s’en vont chacun de son côté. Vous suivez ? Le premier se replie pour couvrir le couple de voiles, tandis que l’autre part à l’arrière, tout seul. Nous allons désormais regarder sous la jupe. Allez, soyez pas timide. Écartez-lui les jambes. Encore. Encore. Ne vous inquiétez pas, elles ne vont pas céder, bien au contraire, elles forment un losange. Le voyez-vous ? Caressez-le, repassez-le, aplatissez-le avec précaution. Il faut un losange, c’est important. Mais ce n’est pas fini. Nous obtenons à nouveau une ouverture, n’est-ce pas? Et bien nous allons encore y mettre les doigts. Les deux versants de la pointe Sud, eux aussi se sont lassées l’un de l’autre. Ils se quittent, sans regret, et chacun part de son côté. Jusqu’à atteindre la pointe Nord. Et vas-y que je t’embrasse. Bien, si vous ne vous êtes pas perdu en route, vous avez normalement un triangle isocèle. Mais que faire d’une figure aussi triste ? Nous voulons des losanges, nous. Alors nous n’avons pas d’autres choix que de l’ouvrir à nouveau, encore, encore… Vous voyez le losange ? Écrasez-le, ne le laissez pas s’échapper. Voici encore un losange, plus petit. Nous allons l’ouvrir comme une fleur. Ou toute autre métaphore de votre choix. Avez-vous vu que la pointe Nord, sillonnée, est recouverte de deux parois ? Nous voulons la pointe à nu. Ces deux parois, saisissez-les par la partie supérieure et tirez-les vers l’extérieur, encore, encore. Voici le petit bateau en papier.

Un rai de lumière se pose sur les voiles. La pluie a suspendu sa sonate. Je me sers le thé mais son amertume me râpe la gorge. On toque à la vitre. Il est déjà là. Le thé passé, c’est comme l’amour hâtif, trop âpre.

“I can’t stand the rain against my window, bringing back sweet memories” Ann Peebles

Bande son : Debussy, the snow is dancing


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