La lune par terre

 Cette fois-ci, c’est certain, il me suit, j’en suis sûr. Ça a commencé direct, dès que j’ai mis les pieds dehors. En traversant la rue, j’ai tout de suite senti un truc qui clochait, un soupir, une ombre anormale derrière moi. Mais c’était un pigeon stupide abruti par son oisiveté, toujours là à me suivre, à quémander les miettes de mon mégot mâchouillé. Il faut le supporter, alors, le gloussement écœurant de ce bipède volant, rat du ciel au bec menaçant. Indifférent aux coups de pied, ce satané clochard ailé traîne sa dalle sur la chaussée.  Il s’éloigne de moi mais le soupir est là. J’accélère pour le semer. J’abandonne le boulevard. Avec un peu de chance, je pourrai me glisser dans une cour rue Oberkampf. Les cours ouvrières sont pratiques pour disparaître discrètement, sous l’œil indifférent des chats, des gouttières asséchées, de la ferraille rouillée. La lourde porte ne s’ouvre pas. Le samedi, les cours sont fermées. À chaque fois je me fais avoir. J’allonge le pas et tourne félinement rue Aicard. Le lourd cliquetis des joueurs de pétanque me donne un peu de répit. Mais rue des Bluets, il réapparaît. Le souffle est dans mon cou, moite, insistant, et je commence à suer. L’hiver emmitoufle les passants. Moi, j’ai chaud. Je pousse la porte du bar. Je m’assoie et déjà le verre est devant moi. Ma pupille s’y reflète, vive et inquiète. Je bois à leur santé car la solitude est le prix de la paix. Aucune d’elles n’a compris que le pastis, je l’aime avec deux glaçons, sans eau et sans questions.

“[...] la lune reflétait par terre comme une étoile de mer.” Mano Solo, La Marmaille nue, 1993

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